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La madeleine

07/09/2017

 

Bonjour Mamy,

 

Dire que le temps s'écoule rapidement est d'une banalité à pleurer.  Mais combien nous avons besoin de le dire...  Ne pas t'avoir écrit ces derniers jours, non ! ces dernières semaines, m'a manqué.  Pourtant je te parle, je pense à toi, je fais allusion à toi et, tu le sais, je te secoue quelquefois.  La moindre contradiction met ma patience à rude épreuve et crier que j'ai besoin de ton aide, c'est, ma foi, bien légitime.  Le crier haut et fort l'est peut-être un peu moins... Me reconnaîtrais-tu si je cessais mes écarts expressifs ?

 

Récemment et avant que ma vie change du tout au tout [je te vois hausser légèrement le sourcil droit, agrandissant l’œil qui le suit, dans une mine étonnée, gardant une réserve de bon aloi quand on a de l'éducation, le menton tombant un peu pour permettre à tes lèvres de s'entrouvrir et marquer l'attente d'une explication qui ne saurait que venir], je disais donc avant que ma vie change du tout au tout, j'ai eu un petit rhume, de ceux qui exigent des mouchages intempestifs.  Comme rien ne se perd, c'est bien connu, ces mouchages m'ont plongée dans un souvenir de toi particulièrement précis : celui de ta main plongeant dans ton corsage pour y chercher un mouchoir, subtilement imprégné de ton parfum et qui servait à sécher nos larmes quand nous étions petits, à moucher nos nez et, ce que nous détestions plus que tout, à effacer la trace d'une miette aux commissures de nos lèvres en ayant eu soin d'utiliser un petit rien de ta salive déposé au coin du fameux mouchoir.

- Mamaaaaan !

- Oh,  mais ce n'est pas grave, je suis ta maman, quand même et voilà, c'est déjà fini et c'est tout propre !

- Hmmm, faisions-nous avec une grimace de dégoût en nous essuyant l'endroit "tout propre".

Ce petit geste tout simple que reproduisent tant de mère en oubliant que l'enfant grandit, tu l'as eu pour ma fille et je t'ai aimée à la folie de le lui faire.  C'était alors comme le geste d'une adoption.  Tu adoptais ma fille toi aussi et tu l'as fait au premier regard.

 

Nous avions cette puce depuis quatre mois, petite crevette rescapée de l'innommable quand j'ai pu venir te la présenter.  La démarche n'a pas été facile parce que nous n'avions pas les documents légitimant l'adoption.  En réalité, quand cette petite Fleur de Brousse est arrivée chez nous, je n'avais pas la moindre idée des démarches qui m'attendaient.  Comme m'avait dit l'épouse du Consul de France, très inquiète, à qui j'en avais parlé : "vous avez mis la charrue avant les bœufs, ma chère B."  Sans doute, mais c'était oublier que la petite charrue avait débarqué dans nos vies sans prévenir, dans l'urgence et dans une famille qui ne répondait aux critères d'aucun pays.  J'avais vécu 30 ans en Belgique, 3 ans en France dont j'avais la nationalité, 2 au Japon, pays d'origine de mon mari, nous étions établi depuis 1 an au Bénin...  A quelle instance demander l'autorisation d'adopter cette enfant ? Qui avait la légitimité d'accorder un statut légal à notre petit trésor ? Qui pouvait décider que nous étions la bonne famille pour elle ? Qui allait tout à coup se préoccuper de son avenir quand personne n'avait même eu vent de son passé ?

- Mais, la France, ma chère !

- Comment ça, la France ? Il faudrait que je demande à la DASS l'autorisation d'adopter un enfant quasiment trouvé par hasard, un organisme qui ne connaît rien à ma vie ni à celle de mon mari, qui s'arrogerait le droit de faire une enquête sociale, financière et psychologique sur des ressortissants qui n'ont rien à voir avec eux ?

- Mais, B; c'est comme ça que ça se passe.

 

J'étais en pétard.  Tu me connais, maman, les règles, quand elles reposent sur des situations carrées et générales, sans tenir aucun compte des situations particulières, me sortent par tous les pores de la peau.  J'ai de qui tenir, d'ailleurs.  Non, non, pas seulement de papa.  De toi aussi qui ne passait pas à l'acte délinquant et rebelle, mais savais en sourire, de ce petit sourire de côté dont tu avais le secret et qui disait si bien ton agacement, malgré ta retenue verbale.

 

Je ne t'ai jamais parlé de cette période si angoissante pour moi.  Je n'avais pas le goût d'entendre qui que ce soit d'autre me dire que l'épouse du Consul avait raison.   Sans doute ne l'aurais-tu pas d'ailleurs pas dit.  Mais je ne pouvais plus, à ce stade, imaginer un instant qu'on m'enlève ce petit bout de vie que j'avais arraché à la mort.  Alors, j'ai choisi de n'en parler à personne et de vivre avec l'éventualité d'une fuite, n'importe où.  J'ai ainsi passé un an avec un petit sac de voyage caché dans la maison, avec tout ce dont je pourrais avoir besoin en cas d'exil, exigeant de notre chauffeur qu'il veille à ce que le réservoir d'essence de la voiture soit toujours généreusement garni, de façon a m'enfuir n'importe où avec mon bébé si qui que ce soit avait osé essayer de me l'enlever.

 

Folle. Je sais, quand on y pense, c'est absurde.   Je serais allée où ? J'aurais vécu comment ? J'aurais offert quoi comme vie à ma fille ? Comment en aurais-je fait ma fille ? Je plongeais alors tout simplement dans le gouffre sans fin de l'amour maternel...

 

En tous cas, au moment où j'ai décidé d'aller vous la présenter, j'étais bien loin de me préoccuper des arcanes administratives, mais j'allais devoir les affronter pour obtenir l'autorisation de sortir mon petit trésor du Bénin.  Une occasion en or s'offrit à moi quand mes beaux-parents se sont annoncés.  Te souviens-tu d'eux ? Quand je te posais la question, tu acquiesçais toujours, imprégnée du souvenir de ces deux étrangers silencieux vêtus de leur kimono à notre mariage dans ce petit bled breton qui n'avait jamais vu ça !

 

Pour un touriste japonais, s'aventurer en dehors de son pays est une gageure qui recèle mille pièges engendrés par le choc culturel.  C'est la raison pour laquelle quand on voit un Japonais sur notre territoire, on en voit, du même coup, tout un groupe, et cela crée autour d'eux la réputation selon laquelle ils ne voyagent qu'ainsi.  Mes beaux-parents n'échappaient pas à cette règle.  Mais si on trouve des groupes auxquels se greffer du Japon à Paris, on n'en trouve plus de Paris à Cotonou ou Abidjan ! Le plan fut donc facile : je partirais en Europe présenter mon bébé à la famille et, au retour, je "cueillerais" mes beaux-parents à Paris et les accompagnerais à bon port.

 

Je te passe les affres de l'autorisation à obtenir pour emmener un enfant du pays à l'étranger...  Heureusement que nous avions de bons amis qui pouvaient certifier sur l'honneur que je ramènerais l'a petite à la date prévue ! F... hypocrisie des systèmes administratifs qui se gaussent de préserver nos droits et se fendent de mille efforts pour nous protéger, mais qui répondent aux abonnés absents quand il s'agit d'un petit bout de vie dont la mort proche n'affecte personne et surtout pas le système...   Mais je l'ai eu, ce précieux document qui me confiait la poupée d'amour, cette mousmé qui ne me quitterait plus.  Je lui ai fait faire un passeport dont la photo n'avait plus rien à voir avec le petit squelette de la rencontre.  C'était alors une petite boulote d'amour gonflée à bloc pour tous les efforts de vie qu'elle aurait encore à fournir.

 

Et la magie a opéré.  Tu étais là, à l'aéroport, bourrée d'amour et d'impatience de connaître la petite Perle noire.  Je te revois comme hier, si petite devant ton géant de fils qui t'accompagnait, aussi impatient que toi, si investie de ton rôle de grand-mère.  Des volutes d'amour flottaient autour de toi et la foudre a frappé, vous atteignant l'une et l'autre à cet endroit précis qui tisse des liens que rien ni personne ne peut défaire.  C'était tellement beau, tellement fort que nous en braillions l'une et l'autre dans des sourires éperdus de bonheur.  C'est un moment d'une telle intensité qu'à chaque fois que je l'évoque, les larmes me montent aux yeux en même temps que mon cœur se gonfle de reconnaissance.  Cet accueil a été pour moi déterminant.  Avais-je des doutes ? Un peu, probablement.  J'avais alors toujours tellement besoin d'assentiment venant de toi...

 

Les quelques jours passés ensemble ont prolongé la magie.  C'est chez toi, en ta présence, que M. a sorti son premier "maman", son premier mot.  Elle mettait au bas du chapitre de notre histoire à toutes les trois une signature qui scellait son entrée dans la famille et légitimait sa filiation.  Intensité du bonheur, profondeur des sentiments, moment de grâce où nous nous sommes échappées pour quelques heures, ensemble...

 

Ta fille si fière de t'avoir donné cette petite-fille-là !

 

PS : Promis, je te dirai tout à propos de mon changement de vie, hihihi !

Tags: Claude Marceau, Alessandro Baricco, L'empreinte de l'ange, livre, recommande, amazon

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