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Un abandon

06/06/2017

  Bon matin, Mamy,

 

Ici, au Québec, c'est ainsi qu'on salue les gens le matin...  J'aime d'autant plus que ça me rappelle l'Afrique francophone où on marque sa présence à la personne qu'on croise par une touche personnelle.  Au Bénin, quand des enfants nous croisaient, ils chantonnaient, invariablement : 

 

- Yovo, Yovo, bonsoi', ça va bien mêci ! avec des intonations scandées de ritournelle moqueuse.

 

Le Yovo, c'est le Blanc, le Toubabou de Côte d'Ivoire, le Mzungu du Congo...  Parfois, nous entendions "bon matin" ou "bonne assise" ou "bon ventre", selon ce que nous étions en train de faire.  Tu imagines ma surprise et ma joie quand le premier Québécois croisé un matin m'a dit, lui aussi :

 

- Bon matin !

 

Te dire que j'ai aimé serait bien peu.  Bien sûr qu'ici, c'est de l'anglais traduit.  Peu m'importait.  Je voyais là un signe que j'étais au bon endroit au bon moment. Alors : "bon matin, petite Mamy !"

 

Hier, dimanche, jour précieux où je consacre toujours une heure ou deux à lire, étendue sur mon canapé ou marinant dans mon bain, le plateau de mon petit déjeuner à côté de moi, de la musique classique en sourdine, j'ai terminé le livre d'Anaïs Barbeau-Lavalette, "La femme qui fuit".   Un tourbillon de questions s'est dessiné dans ma tête et des liens ont tenté de se joindre au creux de mon ventre.  Je t'ai parlé de ce livre.  Maintenant qu'il appartient au réceptacle de mes explorations, je cherche à le ranger dans les méandres de ma mémoire.  L'histoire de cette femme qui abandonne ses enfants, comme ça, un beau matin, de cet homme, leur père, qui, se ralliant à ses arguments sans combat, en fait autant, n'est pas la mienne.  Et pourtant, elle me touche, à certains égards, comme si elle l'était.  J'ai passé ma matinée à creuser les vies de ces héros malgré eux d'une histoire que leur parents avait choisi d'écrire plutôt que la leur : l'histoire du Manifeste du Refus global, un mouvement qui venait secouer les acquis du Québec d'antan.

 

Je ne sais pas trop où se rangent les découvertes, mais je sais qu'elles cherchent toujours le chemin des émotions, du vécu, du connu, des traces laissées par les blessures de la vie.  Pourquoi cette histoire, qui, apparemment, est sans rapport avec la mienne, moi qui ai été voulue, qui ai grandi dans une famille à peu près normale (note que là, je te ménage : je pense que ma famille n'était pas normale, bien trop peuplée de fantômes, de non-dits, de secrets.  Je sais pouvoir, maintenant, te dire le fond de ma pensée - mais je vais y aller par petites touches -  pourquoi je ressens tellement l'abandon vécu par ces enfants.  Et les miens n'y sont pour rien !

 

Et voilà... retour en Afrique.

 

Juin 1960, indépendance du Congo.  Tu étais partie là-bas après la guerre, à la recherche et à la découverte de cet immense territoire qui accordait au peuple belge de nouveaux possibles, de nouveaux rêves et, avant tout, celui d'échapper aux ruines des villes et des cœurs, gravement lacérés par les horreurs d'une guerre qui aurait dû ne pas être la vôtre.  Quel avenir au pays pour une fille toute fraîche sortie des études dans une famille sans père et sans revenus ? Tu ne me diras plus jamais quelles avaient été tes vraies motivations, mais tu m'as souvent raconté ton amertume et, aussi, dans un coin de ton cœur, l'envie de t'offrir une mission, de donner ton savoir aux plus démunis.  En guise d'aventure et de découvertes, tu en as vécu de tellement belles.  Mais les plus jolies roses ont des épines et, parfois, faire l'expérience de leur piquant est tellement décevant qu'on préfère en cacher la blessure.  Tu y excellais !

 

Après 15 ans de vie au Congo, ce pays qui était devenu le tien choisissait de mettre fin à ta présence et à celle de tous les Blancs qui l'avaient colonisé.  Ces fins sont rarement tendres et les paniques qui en ont fait partie se sont imprimées dans les gènes que tu nous as transmis. Vous ne pouviez pas, papa et toi, pour des raisons dont il nous faudra bien parler un jour, quitter définitivement la terre africaine, votre chapitre africain inachevé...  Aussitôt rentrés en Europe,vous avez donc décidé de repartir là-bas, toi, pour ta mission d'enseignante à Kigali, au Rwanda et papa pour...   Puis-je te le dire, maintenant que tu le sais ? Pas tout de suite.  Je vais d'abord dire que c'était pour tenter de récupérer quelques effets à Butembo, dans un Congo désormais indépendant, à quelque 500 km de Kigali, effets abandonnés dans la précipitation du départ, comme vous l'avez toujours narré.

 

Mensonge.  Enfin, je crois.  Je ménage...

 

Le sujet de ma bafouille d'aujourd'hui, c'était te dire le lien entre le livre dont je t'ai parlé et mes émotions savamment rangées au grenier de mes souvenirs d'abandon.   C'est que, cette année-là, vous avez choisi de repartir en Afrique en laissant mes frères à la garde de la famille belge.  D., l'aîné, fut confié à ta sœur aînée, en garde principale, mais à son fils et à ta mère en garde partagée.  Un cousin gâté jusqu'à la moelle qui allait empoisonner son existence avec la bénédiction de sa grand-mère dont il était, de loin, le préféré.  Une grand-mère qui n'aimait pas D. comme elle n'aima jamais les enfants de ses enfants nés en Afrique.  Manque de chance, ils l'étaient presque tous.  Seize petits-enfants nés de ses onze enfants, dont douze nés ailleurs, nés là-bas, découverts au hasard de rares retours en Europe.  Douze petits sauvages qu'elle connaissait mal et auxquels elle ne s'attacherait jamais, ou si peu.

 

Le lien du livre à mon histoire se tisse.

 

J'ai dit douze ? Erreur.  Pour elle, c'était onze puisque la petite de son fils aîné avait été conçue avec une "négresse".  Je n'en ai appris l'existence qu'à la mort de cette grand-mère à laquelle nous n'étions pas non plus, nous, très attachés.  Il n'aurait jamais fallu qu'elle sache, la grand-mère, que son fils avait ainsi fauté et que sa descendance avait changé de couleur, l'espace d'une enfant, tout innocente qu'elle ait été ! Une cousine dont l'existence m'a été volée pendant neuf ans, l'âge que j'avais à la mort de ma grand-mère.  Je te le dis une fois encore, Mamy, avec la même colère que je n'arrive pas à tuer dans son œuf.  Les vols d'enfance, c'est une faute grave.  Les enfants cachés, niés, c'est une autre faute grave.  La nouvelle de l'existence de cette cousine allait, en plus, m'ouvrir en cascade la liste des enfants abandonnés dans la famille.  Abandonnés parce nés de femmes noires, enfants du péché, enfants de la honte.  Nous ouvrirons ensemble, un jour, tout un chapitre sur ce sujet.  Quand on se dira les vraies choses comme nous aimons nous les dire.

 

Le lien...

 

M., l'autre frère, ton autre fils, lui, il fut confié à deux cousines dont je garde le souvenir de personnes adorables, mais qui n'avaient rien des ingrédients nécessaires à la vocation de mère.  Rien.  On les appelait "les bijoux non réclamés" parce qu'elles étaient vieilles filles.  L'une était riche d'avoir hérité de son aristocrate de marraine, baronne, célèbre et friquée, l'autre était fonctionnaire et vivait avec sa sœur.  Deux adorables et généreuses personnes, oui, mais deux gâteuses aux allures de fin de race.  Tu n'aimes pas la formule, je sais, mais elle te fait sourire quand même...  C'est entre ces deux bijoux que M. a essayé d'oublier qu'il était laissé en arrière, faisant naître à l'intérieur de lui une blessure immense, béante qui l'empêchera, comme son frère, de grandir vraiment et de s'ouvrir sans arrière-pensée aux plaisirs de la vie. 

 

D., s'était enfermé dans un monde fabriqué de toute pièce sur la base des premières années de sa vie, quand tout était beau et que son monde s'appelait le Paradis.  Il ne faudra jamais toucher à ses années d'enfance, tenter de nuancer ses vérités, suggérer une autre lecture que la sienne de l'histoire familiale, mettre le doigt sur les événements qui ont fait basculer son monde dans la noirceur, un monde où s'est installé le mépris de tout ce qui n'est pas conforme à ses souvenirs et ses espérances.

M., s'était, lui, enfermé dans un monde souffrant, torturé, resté dans l'ombre de son frère aîné et seul ami de son enfance, rejeté par un père qui semblait n'avoir qu'un fils, réfugié dans la religion comme on se réfugie dans un mariage sans jamais être capable d'en sortir, malgré les coups et les insultes, sous peine d'en mourir, un monde de peurs et de rejets, de jugements et de condamnations.

 

Et puis, derrière, la petite fille que j'étais, la grosse veinarde, la chanceuse, comme on dit ici, qui, elle, a pu accompagner ses parents et a vécu toute une année en fusion avec toi.  Les ravages qui se sont faits dans ma tête n'ont pas pu t'échapper, Mamy.  Imagine un instant ce que cette petite fille de 3 ans a pu vivre d'angoisses et de doutes : séparée de ses frères, éloignée à nouveau de ses familles, de son père (à 500 km, tu te rappelles ?), parachutée dans un autre pays, confiée à des gardes le temps de tes cours...  Imagine les doutes, les peurs, dont celle, puissante et ravageuse, à jamais indécollable, celle d'être à son tour, un jour, abandonnée ! Eh bien oui ! Des parents capables de laisser un an leurs deux aînés pourraient très bien, un jour, en faire autant avec leur petite dernière.  C'est ça, l'imaginaire affectif d'un enfant, Mamy...

 

Je ressens encore, vissée au creux de cette part de moi qui se relie à l'enfance, cette peur d'être laissée à mon tour.  C'est cette même peur que je revis à lire, à voir des histoires d'abandon.  J'ai tissé ma vie avec le fil de cette peur et l'ai transmise à bien des gens de mon entourage.  Et pourtant, tu vois, je crois avoir réussi à ne pas la transmettre à mes enfants et même, petit instant de gêne pour le compliment que je vais me faire, et même à guérir au moins un pan tout entier de leur propre syndrome.  J'ai passé beaucoup de temps, consacré beaucoup d'énergie à leur dire, à leur montrer, à leur prouver que je ne les abandonnerais jamais.  Ils n'en demandaient pas autant, mais j'avais à me convaincre moi-même qu'il en serait ainsi et pour toujours et quoi qu'il arrive.

 

Je veux te dire une autre chose, petite Mamy et je te la répèterai souvent : ne pense pas un instant que je te juge.  Je ne vous juge pas, papa et toi, je ne vous jugerai ni ne vous condamnerai jamais.  C'est toujours ce que croient mes frères quand j'essaie de parler de tout ça, mais ils ont tort.  Ce que je veux, c'est dire les choses, les vraies choses, celles qui se sont passées et la manière dont moi, je les ai vécues.  Je suis une ardente défenderesse du vrai, du juste.  Je veux pouvoir dire en toute liberté ce qui a eu lieu, ce qui s'est passé vraiment.  Je sais que tu appréciais ce trait de mon caractère dans nos discussions, même s'il te choquait aussi, parfois.  À aucun moment, je ne perds de vue que chacun fait ce qu'il peut, comme il le peut, avec ce qu'il a reçu comme outils pour le faire et, surtout, sans ceux qu'il n'a pas reçus.  Vous avez cru bien faire, je sais, j'entends bien.  Je veux juste dire que c'était une erreur magistrale que de laisser vos deux petits en arrière, une erreur qui a laissé des traces indélébiles sur nos chemins de vie et a tordu notre croissance comme se tord un cep de vigne.  Cela ne l'empêche pas de produire du bon vin, mais cela ne lui permettra jamais d'appartenir à l'espèce des arbres qui se tiennent droits.

 

Comme Anaïs Barbeau-Lavalette m'a emmenée loin ! Dans les souvenirs et dans une autre tranche de ma découverte de l'Histoire du Québec.  Tu ne la connaissais pas, cette tranche, moi non plus.  On connaît moins le Québec que le Québec ne connaît la France.  J'ai appris les ravages causés par la religion et ses adeptes.  Par contre, je suis une, je suis même la spécialiste des écorchures qu'elle et eux laissent sur la peau de ceux qu'ils enserrent.  J'ai tant et tant à dire sur ce sujet et j'ajoute aujourd'hui une nouvelle compréhension de mon attachement à ce pays...

 

J'ai aimé t'exprimer ce que je t'ai exprimé aujourd'hui, petite Mamy.  Merci de me prêter cette oreille toute neuve que tu as reçue dans ta nouvelle vie...

 

B., qui fut petite et faible un jour...

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