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Ils m'ont adoptée (2)

29/05/2017

Bonjour petite Mamy, 

 

Te souviens-tu du temps où nous partagions nos lectures ? Quelle chance nous avions !  Quelle hâte nous poussait alors à parcourir les lignes de notre nouvelle découverte pour échanger nos impressions et surfer sur les résonances qu’offraient parfois ces récits en ravissant nos instants de lecture !  Tu avais plus de temps que moi, mais les failles de ta mémoire jouaient le rôle inattendu de me permettre un rattrapage et un ajustement de mes lectures à tes souvenirs.

 

Hier, en commençant un nouveau livre, La femme qui fuit, d’Anaïs Barbeau-Lavalette, une écrivaine québécoise que j’aurais eu tant de bonheur à te faire découvrir, j’ai tout de suite compris qu’une fois encore, il n’y avait pas de hasard dans le choix de nos évasions livresques ou cinématographiques et que cette histoire allait croiser la mienne, la nôtre.  Anaïs Barbeau-Lavalette (sacrée manie qu’ont les Québécois à s’affubler à la fois du nom de leur mère et de leur père, comme si le représenté d’une branche de l’arbre ne suffisait pas !) y part à la terrible découverte d’une grand-mère qui a abandonné sa fille, mère de l'auteure, mutilant celle-ci à jamais.  On est à nouveau au cœur de l’abandon et de ses ravages sur l’enfant qui le vit…

 

Me voilà alors à poursuivre l’histoire de ma propre rencontre avec ma fille puis, tout doucement, à la vôtre ! Aucune histoire n’échappe à ses zones d’ombre, mais non plus à ses zones solaires.  La vôtre en est une.

 

Après la visite chez N. et le bilan médical de notre petite rescapée de la brousse, il n’y avait qu’une chose à faire : l’hospitaliser aux soins intensifs et attendre…  L’attente est en soit un concept qui mériterait tout un recueil.  Celle-là nous a emmenés dans une sorte d’enfer que nous ne pouvions partager avec personne, même pas entre nous, K. et moi.  Il était rongé comme moi par l’issue possible, mais pas par la même rouille, pas par les mêmes considérations, pas par le même espoir.  Nous nous respections l’un l’autre dans cette attente, n’échangeant que sur la surface de l’événement.  Il est des angoisses qui sont si profondes qu’on ne laisse à personne le droit d’en effleurer la croûte.

 

Bébé Marie fut donc installée aux soins intensifs de l’hôpital Mahouna.  Ne serait la situation dramatique de la situation, je rirais et nous ririons ensemble, moi qui le décris et toi qui en as connu la cause dans ta vie africaine, que quelqu’un ait eu l’idée d’appeler le service offert à ce bébé « les soins intensifs ».  En réalité, Bébé Marie fut alors installée dans un petit lit d’enfant, dans le couloir d’accès au service, tout à côté de la salle des infirmières.  Elle était là pour y être surveillée de près, c’est sûr, mais aussi parce que les médecins voulaient la mettre à un endroit où les va-et-vient, les entrées et les sorties joueraient le rôle de stimulation, la forçant à suivre ceux et celles qui s’affairaient dans le couloir en question.  J’ai trouvé la situation tellement triste, tellement pitoyable au début, ne comprenant pas pourquoi elle n’était pas plus médicalisée que ça.  En réalité, il n’y avait rien d’autre à faire…

 

Bébé Marie avait juste besoin de temps, de soins réguliers, de tentatives alimentaires, de sons, de mouvements et… d’affection.  L’infirmière-chef, dont j’ai oublié le nom, mais pas le visage et la bonté qui y était gravée en longues ravines du temps, m’avait prévenue : la petite était dans un état très précaire et on ne pouvait être certain qu’elle survivrait à pareilles carences.  Il fallait à tout prix lui réapprendre à se nourrir, la réhydrater, la tonifier et… attendre.  On se donnait un mois.  Je venais lui rendre visite tous les jours, K. m’accompagnait souvent, presque chaque fois.  Nous passions du temps avec la petite, l’espoir chevillé au ventre qu’elle se relève, qu’elle réagisse, qu’elle parle, qu’elle bouge, que… n’importe quoi d’autre que cette raideur à laquelle n’échappait que son regard.

 

Au bout de quelques jours, j’étais épuisée, désespérée.  Rien ! Aucune différence ! Elle avait même perdu du poids et régurgitait tout ce qu’on tentait de lui faire avaler.  Elle ne souriait pas, parfaitement silencieuse, sauf quand une infirmière venait la chercher (bizarrement, quelle que soit l’heure à laquelle je me rendais à l’hôpital, c’était toujours celle de ses soins; j'ai compris plus tard que c'était leur manière de me démontrer qu'elles s'en occupaient bien !) et la prenait à la manière africaine, par un bras.  Alors la petite se mettait à pousser une sorte de minuscule vagissement à peine audible, mais très explicite, qui en disait long sur sa désapprobation.  Je me demandais alors pourquoi on ne pouvait jamais nous laisser seuls avec elle, histoire de commencer à nous apprivoiser, à ébaucher les prémices de notre histoire.

 

Je décidai alors de rencontrer A., notre amie médecin, et je lui expliquai que la petite restait insensible à ma présence, ne manifestant aucun intérêt à mes visites.  Je trouvais alors difficile que tout le monde m’appelle Maman Marie, comme on désigne par le nom de l’enfant sa maman.  Je n’étais pas encore sa mère, nous n’avions pas encore les résultats des examens et ne savions rien de son avenir et de ses capacités de récupération, d'évolution et, surtout, d’attachement.  A., comprenant mes peurs et voulant clarifier les choses, appela immédiatement la clinique et ce qu’il en ressortit me bouleversa.  L’infirmière-chef lui dit alors qu’elle était tellement étonnée de mes craintes, que Bébé Marie changeait du tout au tout quand j’arrivais, avant même de savoir que j’allais arriver, s'éveillant, s'agitant même et que sa tristesse à chacun de mes départs était tellement réelle !

 

Durant la nuit qui a suivi cette visite, le petit hamster que j’ai dans la tête n’a pas cessé une minute de faire tourner sa roue et d'alimenter mes réflexions.  La journée était trop avancée pour que je courre à la clinique vérifier la chose.  Cette enfant, cette petite fille trouvée dans un état lamentable on fond de la brousse, cette petite âme seule au monde était en train de faire son chemin dans mon cœur, entrant à pas feutrés dans ma vie.  Et le lendemain matin, je savais qu’elle serait ma fille, quel que soit le verdict des examens médicaux, quelle que soit son évolution.  Mais je savais aussi, je voulais savoir que rien de grave ne s'annoncerait   Il ne pouvait en être autrement.

 

Les semaines ont alors défilé, ponctuées par le rythme de nos visites.  J’y allais seule le matin, commençant à participer à la routine des soins.  Bébé Marie avait commencé à bouger, levant par exemple le bras gauche dans les airs, avec une petite moue coquine qui creusait une vague fossette à la commissure de ses lèvres, ébauchant de petits sourires édentés qui dessinaient des vagues de rides dans ses joues maigres.  Les croûtes de la gale disparaissaient peu à peu, son ventre reprenait doucement une dimension normale, la fièvre avait disparu, mais on n’arrivait toujours pas à lui faire prendre du poids.

 

Elle devait pourtant avoir faim, cette Pitchounette, parce qu’elle enfonçait goulument l’index et le majeur de la main gauche dans sa bouche, les suçant avec tant de force qu’ils n’avaient pratiquement plus d’ongle.  Le geste avait aussi le don de la faire régurgiter comme si quelque chose de plus essentiel lui manquait encore avant que de s'alimenter oralement. 

 

L’après-midi, K. m’accompagnait et au bout de deux semaines, nous avons pu l’emmener avec nous dehors, la promenant dans les vons environnants, lui racontant mille encouragements à vivre, à grandir, à se laisse aimer, lui montrant la ville et ses fleurs, lui expliquant ses bruits.  Peu à peu, son corps s’est détendu, ses muscles ont commencé à fonctionner et K. a même pu la jucher sur ses épaules, la tenant par les poignets qu’il joignait à ses cuisses, l’un et l’autre si fins qu’il n’avait aucun mal à faire le tour du tout avec sa main.  Puis, la petite prenant du tonus, elle a, d’elle-même, agrippé les oreilles (qu’il a fort grandes d’ailleurs !) de K., s’appropriant le cavalier qui, je le sais, j’en suis certaine, commençait alors à vibrer d’une autre musique…

 

Durant ce mois de rituels et de ces soins intensifs, nous avions appris que la petite n’avait pas le SIDA, qu’elle était atteinte de la drépanocytose*, mais dans sa forme porteuse seulement et qu’elle commençait, très doucement, à prendre du poids et à se développer.  Nous marchions en nous tenant les mains, sachant fort bien que nous étions en train de créer une famille.

 

Quand l’infirmière-chef et N. nous annoncèrent que nous ne pourrions faire sortir notre petite Puce au bout du mois prévu, mais qu’il fallait absolument prolonger son séjour en clinique de plusieurs semaines, j’ai cru que le ciel me tombait sur la tête.  Je replongeais au sein de mes angoisses, des questionnements, imaginant tout ce qu’on me cachait certainement.  Ce fut, finalement, deux horribles semaines, les plus ennuyeuses et les plus longues qu’on puisse imaginer.  La chambre du bébé était prête et j’y passais les heures que je ne passais pas avec la petite, pleurant encore et toujours, m’interrogeant, regrettant de ne pas être allée la chercher tout de suite, de ne pas l’avoir emmenée en France auprès de spécialistes, de…  Tu imagines sans peine, me connaissant si bien, mes états et les courbes de mon humeur ! Insupportable. 

 

Si ces deux semaines ont goûté l’enfer, tu comprends notre joie quand, enfin, nous avons pu la prendre pour l’emmener à la maison.  L’infirmière-chef en me donnant les recommandations d’usage pour la suite du traitement -parce qu’il restait encore bien du chemin à faire- me dit :

 

- Vous savez, Maman Marie, j’ai travaillé 20 ans dans un service de néo-natalité à Bordeaux.  Eh ben, vous savez, de tous les petits Français que j’ai connus, je peux vous dire que pas un, mais pas un, hein ! n’aurait résisté à ça.  Bébé Marie, c’est de la race, quoi ! Et, vous savez, un jour, peut-être deux plus tard que vous seriez venue la chercher, elle serait morte.  Je vous l’dis moi !

 

Je la remerciai chaleureusement pour la gentillesse et l’efficacité de ses soins, plutôt impatiente de montrer notre maison à mon bébé.  Mais elle ajouta :

 

- Il faut que je vous dise, hein.  Bébé Marie va bien.  Il y a juste une petite chose qui nous inquiète et qu’il faudra surveiller.  Normalement, un enfant, à cet âge, ça gazouille, au moins un peu.  Elle, elle dit rien.  Mais je crois que ça va venir, hein.  Surveillez ça bien, Maman Marie…

 

Nous sommes partis, tous les trois, dans un mélange de joie profonde, de bonheur intense et d’ombre indéfinissable.  Pour l’heure, le bonheur prévalait.  Nous aurions le temps de voir le problème, plus tard.  Plus tard, s’il vous plaît.  Notre chauffeur, tout à notre joie, nous a déposés dans l’allée de la maison.  Devant celle-ci, il y avait une très grande terrasse.  Tu ne l’as pas connue, cette maison-là, toi, petite Mamy.  Nous avions déjà déménagé quand tu es venue nous voir.  Cette barza comme tu nommais, et comme nommaient les colons belges au Congo, ces terrasses ombragées typiques aux habitations africaines cossues, devait être le théâtre d’une surprise indescriptible.  À l’instant même où j’ai déposé Bébé Marie sur le sol de cette terrasse, la tenant sous les bras pour un semblant de marche, lui expliquant qu’elle était maintenant chez elle, pour toujours, elle s’est mise à gazouiller et je n’ai jamais, depuis, entendu chant plus harmonieux, plus pénétrant.  Nous nous sommes regardés, K. et moi, les yeux embués, le sourire aux lèvres, éperdus de reconnaissance à la vie de nous donner ce petit être perdu et enfin retrouvé.  Notre chauffeur souriait de toutes ses belles dents, frappant dans les mains, disant par ce geste tout ce qu'il y avait à dire.

 

Je reviendrai te parler de tous les petits miracles qui ont suivi, le temps qu’elle soit prête, notre petite fleur sauvage, à écrire le deuxième chapitre de notre vie de parents.  Mais tu vas bientôt, toi la grand-mère impatiente de connaître ce petit être miraculé, nous faire le plaisir de ta visite.  Je viendrai d’abord te la présenter en France, petite Mamy, bien trop fière et impatiente pour t’attendre.  Tu te souviens ? C’est drôle, je te vois sourire, ici et maintenant, du sourire lumineux de celle qui se souvient !

 

B. ta fille enfin mère...

 

*La drépanocytose est une maladie génétique très répandue en Afrique sub-saharienne, sorte d'anémie provoquant des crises très douloureuses et réduisant l'espérance de vie, dans sa forme la plus grave, à moins de  20 ans.

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